Geste/s - Pierres flottantes, un art de l’inconcevable

La fascination qu’exercent les pierres sur les artistes est ancienne. Lorsqu’ils ne les sculptent pas, ils les collectionnent. Dans les années 1970, avec le land art, elles accompagnent une révolution dans la sculpture qui a laissé une trace indélébile su
Yamina Benaï, March 12, 2026

Traditionnellement la sculpture ne se formait que par addition ou soustraction de matière. Soit l’on taillait la pierre, soit l’on agglomérait la glaise, par exemple. La révolution des artistes minimalistes, que l’on tend souvent un peu trop vite à assimiler à leurs formes épurées, a consisté à mettre en place de nouveaux dispositifs. Ces artistes conçoivent leurs sculptures à l’avance et les font réaliser sur plan avec des procédés industriels. Cela apparaît entre 1963 et 1966 avec les boîtes de Donald Judd, les tubes fluorescents de Dan Flavin, les cubes de Sol LeWitt... Le procédé continue d’exister bien au-delà des artistes de ce mouvement et, notamment aujourd’hui, à travers le travail de sir Antony Gormley.

 

À la fin des années 1960, les artistes du land art retiennent cette leçon, mais leur apport est essentiel en investissant le paysage ou en incluant des morceaux de paysage dans leurs sculptures. Michael Heizer, actuellement à l’honneur à la galerie Gagosian de New York, a organisé la transhumance, à travers la Californie et à destination du musée d’Art du comté de Los Angeles (LACMA), d’un rocher de 340 tonnes découvert cinq ans plus tôt. Comme une rencontre, son voyage dans un camion équipé de 196 roues et son installation dans une tranchée de 139 mètres a été suivi à chaque étape comme un chef d’orchestre en tournée.

 

Levitated Mass, le documentaire de Doug Pray, rend compte de cette fascination partagée pour la monumentalité mais aussi pour la pureté minérale. Dans son dispositif, Heizer permet d’observer le rocher de 6,5 mètres de côté sous tous les angles, y compris d’en dessous, d’où l’idée de lévitation. L’alter ego de Heizer, de l’autre côté du Pacifique, le Japonais Nobuo Sekine, fondateur du mouvement Mono-ha en 1968, décide de faire flotter ses pierres.

 

En 1970, à l’occasion de sa participation à la Biennale de Venise pour représenter le Japon, il dispose une pierre de 4 tonnes juchée sur une colonne miroitante. Le reflet des alentours sur le socle donne l’impression d’une pierre suspendue. Cette imagerie suscite chez le directeur du musée d’Art moderne Louisiana, qui fit l’acquisition d’une sculpture similaire, la vision d’une pierre volante qui “n’aurait pas déplu à Magritte”. Chez Heizer comme chez Sekine, l’ancrage millénaire, à l’origine de la formation des pierres, leurs qualités plastiques inaltérées, les motifs gravés inexpliqués se rapportent au monolithe de 2001, l’odyssée de l’espace et à sa découverte inconcevable. La mise en valeur de la nature et de la roche pour elle-même est une invitation à sortir des musées et à renverser sa perspective sur le monde, à travers les époques. Elles sont, pour cela, d’une actualité autant que d’une éternité.