Qu’est-ce que voir ? Cette question essentielle pour Philippe Decrauzat (Suisse, 1974) culmine dans cette vaste exposition qui parcourt différents seuils d’intensité de vision. On y retrouve ses motifs habituels (lignes, damiers, trames, dégradés…) qui saturent et distordent le champ de vision. Des grilles de transparence Photoshop sont transposées en une wall painting qui s’étire du sol au plafond, jouant de la confusion entre deux et trois dimensions, mais aussi entre agrandissement et rétrécissement. En fond sonore, deux vinyles sont joués simultanément en lecture inversée.
Ailleurs, ce sont des moirages aux tracés ondulants qui sont mis en miroir les uns avec les autres dans un rapport d’échelles lié à l’architecture, tandis que des labyrinthes sous verre — séparés par une paroi où est incrustée la seule toile figurative de l’artiste — redéfinissent la notion de planéité. Trois autres salles accueillent des dispositifs filmographiques.
La première opère en isolant des détails d’une toile de Turner tandis que la lumière du projecteur, en s’éteignant aléatoirement, entrecoupe les images de fondu au noir.
Dans Inattentional Blindness (2024), un projecteur modifié diffuse en trois images simultanées les gesticulations d’une main sur fond noir. Enfin, l’installation Take On / No Take (2017) reprend les plans d’ouverture de Film (1965) de Beckett et Schneider :
la paupière de Buster Keaton, qui s’ouvre et se referme, est répercutée par un miroir tournant, dans l’axe d’un faisceau lumineux qui vient nous éblouir. En rendant visible le processus même de fabrication du visible, Decrauzat conditionne à son tour le regard du spectateur : une histoire de l’œil, en somme.
(EN)
What does it mean to see? This fundamental question for Philippe Decrauzat (Switzerland, 1974) reaches a peak in this vast exhibition, which explores different thresholds of visual intensity. His familiar motifs — lines, checkerboards, grids, gradients — saturate and distort the field of vision. Photoshop transparency grids are transposed into a wall painting stretching from floor to ceiling, playing on the confusion between two- and three-dimensionality, as well as between enlargement and reduction. As a sound backdrop, two vinyl records are played simultaneously in reverse.
Elsewhere, shimmering moiré patterns with undulating lines are mirrored against one another in variations of scale related to the architecture, while labyrinths beneath glass — separated by a partition into which the artist’s sole figurative canvas is embedded — redefine the notion of flatness. Three additional rooms host filmic dispositifs. The first isolates details from a Turner painting, while the projector’s light, randomly cutting out, interrupts the images with fade-to-black sequences.
In Inattentional Blindness (2024), a modified projector casts three simultaneous images of a gesticulating hand against a black background. Finally, the installation Take On / No Take (2017) revisits the opening shots of Film (1965) by Beckett and Schneider: Buster Keaton’s eyelid, opening and closing, is echoed by a rotating mirror aligned with a beam of light that dazzles the viewer. By rendering visible the very process through which the visible is produced, Decrauzat in turn conditions the spectator’s gaze: in short, a story of the eye.

